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Publié le 20 mai, 2017

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L’uberisation de la politique par Emmanuel Macron en passe de réussir

Précisons-le d’emblée, tant le terme est aujourd’hui galvaudé, par uberisation j’entends ici la capacité d’une entreprise à identifier un espace économique si sclérosé qu’il est mûr, si un nouvel acteur porte une offre nouvelle, immédiatement perceptible comme révolutionnaire par la clientèle, pour que ce dernier non seulement casse le monopole et prenne une part de marché, mais renverse la table au point d’imposer ses propres règles comme le déterminant incontournable dorénavant.

Or, s’il est bien un système identifié comme sclérosé depuis de nombreuses années, c’est le monde politique. Les mêmes acteurs confisquent le pouvoir depuis des décennies, s’y succèdent à coup d’alternances, ritualisent leurs affrontements camp contre camp, pour finalement déboucher sur des ruptures imperceptibles par nos concitoyens, des déceptions à la hauteur des promesses faites, et surtout une situation du pays perçue comme éternellement insatisfaisante. Que cette perception de l’action du politique soit pertinente ou pas, qu’il soit injuste de rejeter dans un même « dégagisme » ceux qui agissent vraiment et ceux qui ne font qu’instrumentaliser les problèmes, cela importe peu. Le fossé n’a cessé de s’approfondir entre les citoyens et les politiques.

Ce constat, Emmanuel Macron l’a fait depuis longtemps. Sa confidence m’avait frappé comme une évidence « Denis, la politique c’est une profession réglementée ! Il faut qu’on change ça. » Une fulgurance qui fait mouche, assimilant en une formule ajustée la classe politique à celle des notaires.

Le diagnostic était implacablement juste. La faisabilité n’en restait pas moins aléatoire… en tous cas à mes yeux.

La marche (éclair) vers le pouvoir

La cible incontestable de la campagne présidentielle qui vient de se dérouler aura indéniablement été « le système ». Un mot-valise bien pratique pour masquer les lacunes des programmes de nombreux candidats. Mais puisque la situation du pays est jugée globalement insatisfaisante par les électeurs, que par une incongruité suicidaire la majorité sortante s’est retrouvée sans candidat pour défendre son bilan (pourtant bien plus honorable que le sentiment dominant, particulièrement si on prend en compte les circonstances et les abandons de poste politiciens en cours de quinquennat), tous les candidats ont pu peu ou prou se déclarer « anti-système ».

Qu’Emmanuel Macron dise s’attaquer au système pouvait certes, sur nombre de points, susciter l’ironie. Mais il en est un où il avait toute légitimité pour le faire : sa volonté martelée discours après discours de s’attaquer à « l’entre-soi » du politique et de dépasser un clivage droite-gauche sinon révolu, dumoins insuffisant à résumer la complexité des défis du 21ème siècle, et qui, à force d’être présenté comme une figure tutélaire du paysage politique, en est devenu un symptôme de son conservatisme.

L’absence du second tour des deux principaux partis, censés pourtant représenter chacun l’un des deux camps, et être capable de compenser leurs divergences internes par leur capacité à être des machines d’accès au pouvoir est indéniablement la preuve la plus tangible d’une « uberisation » réussie. Et les répliques de ce tremblement de terre au sein même de ces vieilles organisations sont bien loin d’avoir fini de produire leurs effets.

La « disruption » en marche

Il y a certes fallu une forte part de chance pour le leader d’En Marche ! Les résistances sur le chemin du changement restent nombreuses. On peut estimer que le nouveau modèle partidaire d’En Marche !, même s’il se veut « mouvement » plutôt que « parti », a beaucoup à voir avec les modèles anciens et qu’il lui reste à démontrer sa robustesse. On peut même ironiser sur le fait qu’il recycle aujourd’hui une part du vieux monde…

Mais force est de constater qu’il a réussi son pari, et qu’à maints égards ceux qui « ubérisent » tel ou tel secteur de l’économie ont des caractéristiques similaires. Ils ont souvent réussi leur implantation mais restent très fragiles avec un business model à consolider. Ils ont basé leur rupture sur un facteur-clé qui bouleverse la relation clientèle, mais reste conformisme sur nombre d’autres… Ainsi Uber offre avant tout un service, mais ses voitures restent de banales voitures… en tous cas pour le moment.

Pour autant la « disruption » a eu lieu. Comme pour Uber et les taxis, comme pour les énergies renouvelables face aux vieilles énergies, il y a un avant et un après, et il est inconcevable de revenir en arrière tant les représentations et les schémas de pensée ont été irrémédiablement modifié.

Car, non content de gagner l’élection majeure de la Vème République, le nouveau Président vient de réussir à composer un gouvernement qui explose tous les classiques du genre (et continue de faire éclater les vieux partis) et, peut-être plus inattendu encore, s’apprêterait (si on en croit les sondages) à avoir une majorité absolue à l’Assemblée Nationale… ce que d’aucuns (dont moi, je l’avoue) estimaient encore improbable il y a quelques jours encore.

 

Et maintenant ?

Pour autant, le plus dur reste à faire. Déployer une offre originale nouvelle, pour emporter une part de marché conséquente et renvoyer dans les cordes ceux qui s’en croyaient les uniques détenteurs pour toujours, est une chose. Démontrer la durabilité de son business model sur la durée en est une autre.

C’est tout le défi qui attend Emmanuel Macron : faire cohabiter des ministres si disparates, faire fonctionner cinq ans une Assemblée Nationale dont la majorité serait essentiellement composée de novices, et surtout délivrer des résultats à la hauteur de la promesse incarnée par le nouveau Président (sur l’emploi, l’Europe, a flexisécurité, la transition écologique et numérique).

Rien de tout cela n’est impossible. On a trop prédit, étape après étape, l’explosion de la bulle face à la dure réalité, pour être aujourd’hui prudent face à la maestria dont il fait preuve. C’est au pied du mur qu’on voit le maçon. Et l’exercice du pouvoir est d’une bien autre difficulté que sa conquête, quelle qu’en soit le brio.

C’est seulement au vu de sa capacité à relever ces défis que l’on pourra dire si l’uberisation engagée par Emmanuel Macron a irrémédiablement inscrit ses marqueurs comme ceux qui structureront dorénavant le paysage politique. L’enjeu pour le pays (et même au-delà) est considérable.

 

Denis Baupin

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