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Publié le 27 juin, 2017

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La crédibilité de la sûreté nucléaire en cause

Avec la décision à venir sur la cuve de l’EPR, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) joue sa crédibilité.

Hier et aujourd’hui, ses experts examinent les orientations que l’ASN proposera concernant l’avenir de la cuve du plus gros réacteur jamais construit, et qui défraie l’actualité depuis qu’a été révélée sa dangerosité. Pierre-Franck Chevet, son Président, n’avait pas hésité à qualifier de « très sérieuses » les anomalies constatées sur cette cuve.

Tout le monde le reconnaît aujourd’hui, la cuve est défectueuse : du fait d’une trop forte concentration de carbone dans le couvercle et le fond de cuve, la résistance de cette principale protection face au risque d’accident nucléaire par fusion du cœur n’est pas garantie en cas de choc thermique (justement quand on doit refroidir très vite le cœur du réacteur). Excusez du peu !

Tout le monde le sait par ailleurs dorénavant : AREVA a refusé pendant des années de faire les tests que l’ASN lui demandait, aussi bien pour la procédure de fabrication de la cuve que pour les qualités techniques de celle-ci. Cette stratégie délibérée était tout sauf innocente. La forge du Creusot où a été conçue le couvercle et le fond de la cuve fait l’objet de nombreuses enquêtes en cours sur des malfaçons voire des falsifications. En procédant ainsi, AREVA ne faisait pas seulement preuve d’une tendance prononcée à la procrastination. Il s’agissait d’un choix délibéré d’échapper aux contrôles. Pourtant, si les défauts avaient été décelés dès cette époque, il aurait été tout à fait possible de fabriquer de nouvelles pièces dans les délais, et ce d’autant plus que le chantier de l’EPR n’a cessé de prendre du retard.

Mais l’industrie nucléaire ne s’est pas arrêtée là dans sa stratégie de mise devant le fait accompli. EDF et AREVA ont en effet décidé, contre toute logique rationnelle et contre toute prudence industrielle, d’implanter la cuve à l’intérieur même du réacteur, alors même que tout le monde savait qu’elle était défectueuse. Délibérément, en faisant ce choix, qui entrainerait des travaux considérables si la cuve n’était pas validée, l’industrie nucléaire a engagé un redoutable bras de fer avec l’ASN en faisant porter sur cette Autorité, dont le seul rôle est de garantir la Sûreté, une responsabilité économique et industrielle.

La situation est donc claire : si aujourd’hui l’ASN validait sans coup férir une pièce que tout le monde estime cruciale, qui est reconnue défectueuse, dont tout le monde sait qu’elle le fait malgré les stratagèmes de l’industrie pour reporter éternellement les vérifications et imposer ses malfaçons, elle créerait un redoutable précédent.

Si, dans ce cas d’espèce aussi emblématique (la pièce la plus importante du réacteur le plus gros du monde), l’industrie peut non seulement déroger aux règles mais aussi ne pas respecter les injonctions de l’Autorité, et pourtant avoir in fine gain de cause, que restera-t-il de l’autorité de l’ASN ? Quelle sera sa capacité à peser quand elle posera d’autres injonctions à l’industrie ? Qui obligera demain les industriels à respecter les normes ? Comment ne pas imaginer que chacun aura en tête la « jurisprudence EPR » qui conduirait in fine l’industriel à l’emporter sur l’Autorité ?

Entériner a posteriori la cuve de l’EPR menace de ruiner l’ensemble de l’édifice fragile sur lequel est construit la sûreté. Et derrière c’est la crédibilité même de l’Autorité de Sûreté, et donc de la sûreté nucléaire aux yeux de l’opinion publique, qui est en jeu.

Si dans ce bras de fer, c’est le « gendarme » qui est obligé de plier face à la politique du fait accompli des industriels, l’opinion publique comprendra instantanément qui est dans les faits le décideur et qui est l’exécutant. A l’inverse, si l’Autorité imposait à l’industriel de remplacer le couvercle et le fonds de la cuve, elle démontrerait aux yeux de tous sa totale indépendance, sa capacité à résister aux pressions, et renforcerait la crédibilité de la sûreté nucléaire.

Entériner la cuve porterait un coup fatal à la crédibilité de la sûreté. Et au travers d’une telle décision le nucléaire risquerait tout simplement de scier la branche déjà fort mal en point sur laquelle elle est assise.

On l’a vu récemment avec le scandale du dieselgate : une fois le soupçon insinué c’est progressivement l’ensemble du système qui est rejeté, emporté, balayé avec des conséquences économiques et sociales qui se chiffrent en dizaines de milliards d’euros. Il en irait de même pour l’industrie la plus sensible et qui se targue généralement le son excellence.

La question posée est donc simple : faut-il, pour permettre à l’industrie nucléaire d’économiser le remplacement de cette cuve défectueuse par une cuve conforme, non seulement prendre des risques pour la protection de nos concitoyens, mais aussi prendre le risque de voir s’écrouler comme un château de cartes l’édifice de la sûreté ?

C’est bien l’enjeu auquel est dorénavant confronté l’ASN.

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